Cette année
vous avez composé une oeuvre classique d’envergure avec Zoopéra; avez-vous le
sentiment d’avoir franchi une étape décisive?
Les
deux petits opéras que j’ai composés correspondent moins à un aboutissement qu’à
une tentative et j’ai donc le sentiment d’avoir appris un peu plus sur mes
capacités. Il est vrai que je progresse régulièrement et que par conséquent je
peux donner l’impression de franchir des étapes. Je dirais surtout que mon
approche créative s’affirme et se ramifie.
La
préparation de cette œuvre qui a nécessité l’intervention de plusieurs chanteurs
lyriques a-t-elle été riche d’enseignements pour vous ?
Oui,
j’ai appris à écouter les interprètes, à humaniser les partitions selon les
besoins des uns et des autres ; c’était une expérience utile et constructive.
J’espère que les chanteurs ont aussi appris, car leur formation et le répertoire
créent une sorte d’accoutumance à certaines formes musicales qu’il faut savoir
remettre en perspective pour s’approprier des œuvres aux expressions et
difficultés nouvelles. Mais je suis très satisfait d’avoir pu établir une
communication musicale avec eux. Ils se sont montrés très volontaires,
professionnels et soucieux de posséder le rôle qui était le leur. J’ai
énormément de respect pour ce qu’ils ont fait, et je souhaite que leurs mérites
soient rapidement récompensés.
Vous qui
n’aimez pas les variétés, comment avez-vous pu concevoir de composer pour des
chanteurs ?
C’est une
question que l’on me pose quelquefois, mais un chanteur de variété n’est en rien
comparable à un chanteur lyrique ! La
variété insiste davantage sur un texte qui possède une musicalité poétique que
l’on habille de rythmes et de notes. Alors que l’opéra met en mouvement un
orchestre au sein duquel des chanteurs s’expriment avec un « instrument » qui
leur est propre et qui demande des compétences autrement plus méritantes et
exigeantes. Pour moi, comprendre le texte chanté dans un opéra n’est pas le but
recherché ; bien que ce soit celui de tout librettiste fier de sa prose ou de
ses vers ! L’objectif, me semble-t-il, est d’assimiler par la musique le sens du
texte et de permettre au chanteur lyrique d’exprimer l’émotion de ce sens. Les
mots ne sont alors qu’un moyen d’articuler le sens d’une histoire parfaitement
assimilée et portée par la musique. Pour reprendre une analogie avec la danse
classique que j’aime beaucoup, je dirais que nos mouvements à nous sont toujours
apparemment motivés par la raison objective et c’est d’ailleurs ce que l’on
retient d’eux, ils sont explicables. Alors que dans un ballet, le mouvement
échappe à l’explication, celle-ci ne nous intéresse plus, on perçoit la grâce du
mouvement dans son accord avec la musique et quelquefois le silence, et par voie
de conséquence, son sens subjectif. C’est un peu comme cela que je perçois la
voix lyrique dans un contexte musical, le mot étant l’analogue du mouvement… Il
nomme quelque chose mais c’est la musique et la tessiture du chanteur qui lui
donne son sens artistique.
D’autre
part, il faut savoir que les fréquences nécessaires à la compréhension des sons
parlés ou chantés recouvrent une partie seulement des fréquences effectivement
employées dans la langue. Par exemple, on sait que la compréhension des phonèmes
constitutifs du français mobilise la perception de fréquences comprises entre
1000 et 2000 Hz seulement dans le langage parlé, ce qui correspond au registre
le plus haut de la flûte et du violon ! Or un contre-mi, qui correspond
quasiment à la note la plus haute dans une tessiture soprano et n’est
qu’exceptionnellement atteinte, se situe à une fréquence d’environ 1320 Hz. Ce
qui signifie que nous éprouvons naturellement beaucoup plus de difficultés à
comprendre un texte chanté dans un opéra qu’un texte parlé, parce que
l’articulation, l’accentuation et les effets ne sont pas de même nature. Le
chant est lui-même cerné par la musique des instruments qui constitue un
obstacle d’autant plus incontournable à la compréhension que les registres sont
hauts, et il faut aussi considérer la perception du chant qui se développe
parallèlement à la perception de la complexité musicale et du sens esthétique.
Il est donc parfaitement illusoire de saisir pleinement le sens d’un texte
français chanté pour l’opéra. C’est pourquoi je pense qu’il est particulièrement
important que le compositeur fasse l’effort de capter le sens d’un texte pour en
assimiler musicalement les émotions qui s’en dégagent. L’italien mobilise
l’écoute de fréquences comprises entre 2000 et 4000 Hz et l’anglais entre 2000
et 12000 Hz. Il est donc beaucoup plus délicat de négocier la compréhension d’un
livret chanté en français que celle d’un livret anglais ou italien parce que la
perception des fréquences élevées nécessaires à la reconnaissance des mots est
moins masquée par la perception des instruments de l’orchestre ou les
harmoniques de la voix. De plus, une fréquence requiert d’autant moins d’être
forte pour être audible qu’elle est aiguë, ce qui joue à l’avantage des langues
mobilisant des fréquences très aiguës.
Y
aura-t-il des représentations de cet opéra ? Si oui, où et quand ?
Nous
travaillons à cela, c’est une entreprise stimulante, mais je crois qu’il faudra
savoir être patient et peut être adapter l’orchestration aux moyens que nous
aurons. Car cette création s’est faite sans absolument aucune subvention. Le
librettiste Albert Enriquez m’ayant proposé de travailler sur ses livrets, j’ai
accepté pour sonder mes limites et apprendre à gérer ce qu’il y a probablement
de plus difficile à gérer pour un compositeur. J’espère néanmoins pouvoir faire
vivre cette œuvre en 2007 car ses qualités sont incontestables et les chanteurs
et chanteuses remarquablement doués. Nous avons eu le privilège de pouvoir
travailler avec l’une des plus grandes voix lyriques actuelle ; ce fut un moment
émouvant pour moi que j’ai hâte de faire partager à d’autres.
Pourquoi
ce travail de création n’a-t-il pas reçu l’appui du ministère de la Culture ou
de votre région?
La
raison est relativement simple. L’aide à la création par des structures
publiques est assujettie à une condition préalable, celle de justifier de
structures de diffusion s’engageant à assurer les représentations de l’œuvre en
public. Ce qui est doublement aberrant. D’une part parce que l’on met la charrue
avant les bœufs. En effet, la création artistique n’est pas une science exacte
et il est parfaitement aberrant qu’une structure s’engage à diffuser une œuvre
dont elle n’a pas encore connaissance, et pour cause puisque le créateur
lui-même n’en a pas encore la moindre idée. D’autre part, en faisant reposer la
responsabilité d’un tel choix sur des a priori on ne peut qu’entretenir des
préjugés hostiles aux projets ambitieux et ne développer majoritairement que la
médiocrité dans la création. Comment, par exemple, estimer reproductible la
qualité ou les compétences d’un créateur ? C’est une autre aberration du
jugement qui ne peut qu’induire en erreur le diffuseur. Il faudrait distinguer
le vouloir, celui du créateur, du pouvoir, celui des diffuseurs, et dissocier
leurs financements. Leur fusion entraîne nécessairement un nivellement vers le
bas puisque le compositeur peut prétendre à un financement, quelle que soit la
qualité de son œuvre future, à partir du moment où une structure de diffusion
cautionne sa démarche, et la structure de diffusion elle-même privilégie les
projets à sa dimension ou répondant à ses propres critères commerciaux. Il
faudrait au contraire s’attacher à financer l’effort de création proprement dit
et le sanctionner par des contrôles évaluateurs continus. Dès lors que de tels
contrôles s’avèreraient positifs, la création d’une oeuvre mériterait d’être
poursuivie et justifierait donc la poursuite d’un financement. Plutôt que de
laisser aux structures de diffusion l’évaluation de cette qualité a priori, il
vaudrait mieux l’évaluer a posteriori grâce à des commissions idoines qui
auraient aussi pour vocation de soutenir cet effort par des conseils et des
soutiens experts. Une oeuvre ainsi créée aurait plus de chances d’être de
qualité et par conséquent d’intéresser un plus grand nombre de structures de
diffusion. C’est ainsi que le financement de la recherche scientifique, qui se
rapproche pourtant plus d’une science exacte que la création musicale,
fonctionne outre-atlantique et partiellement en Europe. Je ne comprends donc pas
pourquoi on ne fait pas reposer le financement de la création sur de tels
préceptes pour valoriser davantage une culture du résultat et sanctionner la
qualité aux étapes qui sont les plus décisives dans la création d’une oeuvre. La
démarche actuelle privilégie le nombre sur la qualité, le médiocre sur le bon,
avec les conséquences que l’on sait, à savoir une extrême « chronodégradabilité
» des œuvres et une absence de leaders susceptibles de marquer l’évolution
esthétique de l’art.
N’est ce
pas en étant plus sélectif que l’on réduira aussi les chances de chaque artiste
de pouvoir s’exprimer comme il l’entend ?
Il
est faux de dire qu’une telle conception du financement serait plus sélective et
entraînerait une diminution de la création. En réalité, elle permettrait
d’assister davantage le créateur dans sa démarche pour qu’il développe ses
propres standards de qualité. Elle atténuerait l’opportunisme des compositeurs
et donc leur dispersion, tout en les poussant à affirmer leur vocation avec de
meilleurs résultats. D’autre part, je ne pense pas qu’un artiste serait moins
libre de s’exprimer comme il l’entend à partir du moment où il serait soumis à
un devoir qualitatif de résultat. Il apprendrait seulement à s’exprimer mieux et
à évoluer pour y parvenir, ce qui serait beaucoup plus positif du point de vue
de la création que de le laisser s’accommoder de résultats passagèrement
satisfaisants mais foncièrement modestes à plus long terme. L’ambition de la
création c’est de viser une forme de permanence par la cohérence artistique et
non d’être soumis aux aléas politico-économiques, quels qu’ils soient, pour
dessiner temporairement les contours d’une mode ou d’un intérêt passager.
Le
fonctionnement actuel du financement public n’a-t-il pas pour vocation de
favoriser la liberté d’expression du plus grand nombre ?
Je
ne le pense pas. Puisqu’il faut justifier d’une structure de diffusion pour
prétendre à un financement de ce type, c’est la structure de diffusion elle-même
qui devient un obstacle à la liberté d’expression de l’artiste en éliminant
certains projets au profit d’autres. Ce choix même, par les conséquences qu’il a
sur les possibilités de subventions, et par les arguments qui le motivent,
oriente les formes de l’art accessibles au public. Un tel système n’est pas
applicable au milieu de la littérature parce qu’il entraînerait une
uniformisation des formes et inciterait les écrivains à ne plus développer des
projets ambitieux. Ce qui vient de se passer en France cette année avec le prix
Goncourt démontre combien la qualité d’un œuvre littéraire échappe à ce mode de
sélection. C’est pourquoi je pense que ce fonctionnement est aberrant et qu’il
met en danger la vitalité à long terme de la création artistique.
Vous
avez également sorti un nouvel album de musique électronique, comment
pouvez-vous concilier deux approches aussi différentes de la composition
musicale ?
Eventure a
été élaboré pour prolonger la réflexion sur le temps que j’avais débutée avec Oracles. Je crois qu’un compositeur doit
d’abord apprendre à évoluer car la création n’a de véritable valeur que
lorsqu’elle s’inscrit dans une évolution. D’autre part, la musique classique et
la musique électronique me semblent complémentaires et indissociables en ce qui
me concerne. Je suis avant tout attiré par les sons et la manière de les
combiner dans le temps et il m’apparaît clairement que la musique classique
permet de manipuler des sons que je qualifierais de descriptibles tandis que la
musique électronique s’accommode majoritairement de sons indescriptibles. Le
passage du descriptible à l’indescriptible et vice versa est très riche
d’enseignements. Et j’établis souvent une combinaison naturelle des deux dans
mes albums de musique électronique. Je me demande d’ailleurs quelquefois comment
certains grands compositeurs classiques du passé auraient réagi face aux sons
électroniques et à leurs manipulations, et je suis convaincu que certains
d’entre eux auraient eu une irrépressible envie de les utiliser pour jouer avec
l’indescriptible ou l’incodifiable.
Vous
vivez dans un relatif anonymat et vos œuvres, bien que de plus en plus
nombreuses, sont encore largement inconnues du public. Comment expliquez-vous
cela ?
Je
dois rappeler que le public ne me connaît comme compositeur que depuis un an et
demi, principalement grâce à ce site Internet, et puis le volume de mes œuvres
reste encore modeste. L’anonymat me convient parfaitement dès lors qu’il me
permet d’être libre de mes mouvements et de mes idées. Je ne tiens pas à attirer
l’attention, je souhaite construire mon œuvre sereinement et en toute
indépendance. Un jour peut être j’aurais plus de devoirs envers tous ceux qui
apprécient ma musique ; mais je ne voudrais pour rien au monde devenir quelqu’un
d’autre, soignant son image, vivant dans des illusions entretenues. L’anonymat
permet de cultiver certaines vertus qu’il me sera peut être plus difficile de
cultiver un jour, mais pour l’instant, dans cette condition simple et modeste
qui est la mienne aujourd’hui, je me consacre à la création musicale comme si je
devais résoudre une énigme que moi seul peut résoudre. On peut et l’on doit
s’accommoder de la pauvreté si elle est une condition préalable à l’émergence
d’une œuvre… même s’il est dur de vivre avec elle sereinement.
Pourquoi
avoir choisi Internet ?
Parce
qu’Internet balaie les tabous et les privilèges. Il est navrant de constater que
les gens n’ont tendance à s’intéresser qu’à ce que les médias soulignent et
qu’un tel conditionnement ruine notamment l’ouverture de la culture et favorise
l’émergence d’une élite surmédiatisée dont le seul mérite est d’être le
carburant de ces mêmes médias. Avec l’avènement du Web 2.0, qui n’est autre que
la mise en avant du « bouche à oreille », les utilisateurs ont la possibilité
d’indiquer à d’autres utilisateurs leurs préférences dans le domaine de l’art,
de l’information, des
loisirs, du shopping, etc, et de proposer un autre moyen, plus interactif et
humain, de partager des valeurs grâce à un outil de communication mondial.
Internet permet de réaffirmer les valeurs fondamentales de la société ouverte et
contribue à briser les situations de monopoles et les croyances. Le Web 2.0
n’est pas directif, comme le sont les médias classiques, mais participatif, il
permet à chacun de connaître les valeurs de l’autre et de réapprendre la
sincérité dans cet échange. Cela dit, derrière cette vision idéale, on peut se
demander si le Web 2.0 permet effectivement aux gens de communiquer plus
sincèrement entre eux.
Justement,
vous dénoncez ce que vous appelez une gadgétisation de la musique,
qu’entendez-vous par là ?
La
gadgétisation de la culture musicale suit une volonté et une logique propre à
notre époque. Il y a ces sonneries pour portable que l’on s’arrache à des prix
exorbitants parce qu’elles sont autant de signes extérieurs (audibles) de
singularisation. Evidemment, ce n’est pas tant que le contenu musical qui
justifie ce comportement que l’utilisation que l’on peut en faire publiquement,
pour se démarquer, pour faire valoir une forme, en l’occurrence musicale, à la
mode. Il y a ces musiques dites d’illustration qui envahissent l’image, de la
plus stérile à la plus forte. Nous ne savons plus regarder sans ces ambiances et
l’image brute effraie par ses silences ou son sens trop factice s’effondre sans
celles-ci. Réapprendre le silence pourrait aussi permettre de se réapproprier le
sens musical et plus généralement le sens artistique. Nous avons la possibilité
technique de vivre en musique partout quels que soient le lieu et l’heure, et
cette manière d’utiliser la musique pour glisser sur la réalité des choses et
des êtres ne me paraît pas servir la musique en soi mais plutôt le besoin
égoïste et hédoniste de séparer le soi d’une réalité perçue comme morne,
décolorée ou hostile. Dans ces conditions, la musique n’a plus de fonction
jouissive ou jubilatoire, elle n’est qu’un attribut supplémentaire de
flottaison, elle entretient l’inhibition et l’indifférence. La gadgétisation de
la musique a en fait permis de donner à la musique de nouvelles valeurs
socio-culturelles liées aux sentiments de protection et de différenciation.
J’observe que le plaisir de la découverte musicale et de la découverte tout
court ne se conçoit plus que rarement. Les touristes sont friands de guides
vivants ou écrits, de randonnées à énigmes, de systèmes de navigation
sophistiqués que l’on utilise comme si l’on se déplaçait dans un lieu virtuel,
mais qui constituent autant d’obstacles à la perception intuitive et rendent
formelle la découverte d’un lieu. Même les tableaux de grands maîtres seront
peut être un jour recouverts d’un film sonore pour « assister » le visiteur dans
sa quête et je suis sûr que cela existe déjà dans certains musées. La musique
sert à canaliser, à diriger, à occuper l’espace perceptif, comme les nazis le
faisaient lorsqu’ils « accueillaient » les juifs dans leurs camps de
concentration. Mais est-ce ainsi que la musique pourra permettre aux gens de
mieux communiquer et de s’estimer ? La musique devrait servir à nous ouvrir au
monde, à stimuler cette ouverture, et certainement pas à nous cacher derrière
elle.
Votre
attitude peut paraître paradoxale pour un compositeur qui crée de la musique
pour qu’on l’écoute…
Je
dirais que du point de vue de l’esthétique, la musique a beaucoup perdu en
devenant un attribut et nous l’utilisons plus souvent pour nous éloigner des
choses que pour nous en rapprocher.
Ne
pensez-vous pas que la musique qui illustre un spot publicitaire par exemple
nous permet de mieux capter son message et donc de nous rapprocher de son
contenu ?
Le
publicitaire a besoin de musique pour attirer l’attention, occuper et distraire
la perception, comme un sifflet dans notre dos nous fait nous retourner. Elle
stimule la curiosité en se lançant à l’assaut de nos facultés perceptives mais
elle le fait de manière éphémère et superficielle. Elle est donc un attribut
directeur s’ajoutant à d’autres de nature visuelle. Mais elle ne nous rapproche
pas du message objectif censé être délivré et retenu, elle sert uniquement
d’emballage transparent. Du moins le publicitaire le croit-il, car la musique
peut disperser le message en attirant notre attention sur elle et elle seule ;
la transparence de l’emballage n’étant jamais totale. Je perçois toujours
l’environnement musical d’un message publicitaire comme un sac poubelle et vous
laisse ainsi deviner ce que je pense du contenu. A chaque fois que la création
se met au service de l’économie de marché, l’embellissement qu’elle apporte dans
la perception des choses n’est qu’un leurre destiné à éveiller grossièrement et
puérilement notre désir consommateur. Une autre conséquence, directement liée à
l’évolution technologique est cet enfermement social que permet d’atteindre la
consommation musicale, littéraire ou cinématographique grâce au nomadisme des
supports de lecture. Il faut être occupé, distrait, pour justifier socialement
ce confort de l’indifférence qui permet d’éviter tout engagement, toute action,
toute responsabilité. Une des fonctions de l’Art est pourtant de nous éveiller à
la beauté et au sens des choses, elle n’est pas de nous détourner de ce sens, de
nous tromper pour ce sens ou de nous protéger contre ce sens.
Que
pensez-vous des liens qui unissent la culture à la publicité, et de manière
générale la culture et le commerce ?
Malheureusement,
la culture n’est qu’un attribut de la publicité qui utilise l’attractivité de la
culture à ses propres fins mercantiles. Pour le publicitaire, la culture est
perçue comme un moyen de capter l’attention, elle sert de prétexte au
détournement non consenti de l’intérêt du visiteur vers son message. Or, le
contenu de la culture et celui de la publicité sont presque antinomiques ; le
premier est perçu comme authentique et désintéressé, le second est superficiel
et intéressé. Dès lors, comment une personne initialement en quête de culture
peut développer un intérêt pour un contenu dont la forme s’oppose à celle qu’il
recherche ? L’inefficacité de la démarche publicitaire est patente, pourtant on
continue à polluer la culture avec de la publicité, faute de meilleure
stratégie. L’alternative est le sponsoring qui s’inscrit dans une démarche de
labellisation et d’information où
le visiteur associe une marque à un contenu culturel, mais le message est absent
et est supposé acquis. Internet a permis le développement de nouvelles
stratégies commerciales. Vous n’ignorez pas que le moteur de recherche
actuellement le plus utilisé dans le monde permet aussi à tous ceux qui ont un
site de consacrer certaines zones de leurs pages à la publicité moyennant une
rétribution proportionnée au nombre de clics effectués sur ces bannières
publicitaires. J’ai d’ailleurs été sollicité pour déposer ce genre de publicités
sur mon site... Evidemment, je refuse de servir de relais à des publicités par
respect pour le travail de création ; mon site est destiné à présenter mes
œuvres, pas à servir les intérêts de publicitaires qui ne connaissent même pas
l’existence de ce site et qui n’ont d’ailleurs aucune envie de le connaître.
Toutefois, je m’interroge sur les conséquences d’une telle décision par rapport
au positionnement des sites sur Internet. En effet, les moteurs de recherche les
plus populaires possèdent à la fois le pouvoir de classer les sites suivant des
critères censés être qualitatifs et celui de développer une politique
commerciale visant à diffuser sur ces mêmes sites des encarts publicitaires dont
ils assurent la dissémination sur Internet. Compte tenu de cette double
fonction, censée concilier la valeur « commerciale » d’un site affichant des
bannières publicitaires labellisées par le moteur de recherche et la valeur «
objective » d’un site fondé sur une approche statistique, on peut légitimement
se demander comment le moteur de recherche finalise ses choix sur un
positionnement, notamment lorsqu’il considère un site afficheur et un site
propre ?
Tenez-vous
l’évolution des technologies de l’information et
de la connaissance pour responsables de cette tendance ?
Je
ne crois pas qu’il y ait de mauvaises technologies en soi, c’est seulement
l’usage que l’on en fait qui est discutable. Mais force est de constater que le
progrès technologique modifie le comportement social des hommes. Nous avons
progressivement construit une société dans laquelle le processus de consommation
s’est affranchi de l’espace et du temps. Ces possibilités n’ont fait que
développer l’individuation culturelle au nom d’un hédonisme consommateur.
L’accès à la culture devenant individualisé et libre, celle-ci n’est plus le
motif d’un rassemblement entre les individus mais plutôt celui d’une dispersion
passive où chacun affirme stérilement ses choix et sa différence. Les « caissons
» d’isolement sont nombreux dans nos vies, à commencer par l’automobile, la
console de jeux vidéo, la télévision, le téléphone portable, etc. Même la
fonction réputée sociale de certains lieux comme les dancings s’éteint au profit
de l’individualisation du plaisir. Aujourd’hui lorsqu’on danse, on le fait seul,
suivant ce que John M. Coetzee appelle « un exercice de solipsisme ». La
gesticulation rythmique des corps s’enchevêtre mais les mouvements ne s’épousent
pas, chacun se livre à un exercice de plaisir différencié où l’autre ne
participe plus. Le plaisir et le confort qu’il procure est individuel, parce
qu’on cherche à en faire un motif ostensible de différenciation. C’est ce que je
voulais souligner il y a quelques années avec Insou-Sciences.
Le
phénomène d’individualisme n’est pas nouveau, qu’est-ce qui le rendrait si
dangereux aujourd’hui?
C’est
paradoxalement le développement des technologies de communication. Nous pouvons
désormais communiquer dans un espace élastique, mais nous préférons vivre dans
un espace virtuel effaçable et modifiable à souhait plutôt que dans un espace
réel irréversible mettant en évidence nos limites et demandant beaucoup plus
d’effort d’adaptation et de volonté. La possibilité de communiquer avec
l’individu epsilon aux coordonnées zêta de la planète est déconcertante de
facilité et l’on préfère cette facilité à tout ce qu’il aurait fallu mettre en
œuvre pour le faire en organisant un véritable voyage. L’aventure de l’autre
passe par des périples et des rencontres inattendues qui permettent d’apprendre
à ouvrir son esprit et à recueillir la différence à sa source. Aujourd’hui, on
n’a plus besoin de prendre ces risques, de faire l’effort d’aller vers l’autre,
un clic de souris suffit … mais que retire-t-on en retour ? L’illusion de
communiquer et de connaître l’autre qui s’exprime le plus souvent dans une
langue qui n’est pas la sienne et dont le vocabulaire et la manière de présenter
ses idées ou sa personnalité obéit à un code commun à tous ceux qui utilisent le
même outil de communication. Cette uniformisation de la communication virtuelle
n’est pas satisfaisante, sa possibilité reste ludique et utile pour établir des
premiers contacts, mais elle ne peut pas se substituer à la réalité de
l’aventure. La communication virtuelle est un outil, pas une fin en soi ; tout
ce qu’elle permet a un effet faussement pacificateur parce qu’anesthésiant, mais
je crains qu’elle ne permette pas aux différentes cultures de se rapprocher
vraiment. Elle surajoute plutôt un vernis de culture, mondialiste,
superficielle, manipulant l’anglais et s’exprimant en des termes standardisés,
qui procure l’illusion d’une égalité et d’une fraternité mondiale. Dans un
espace virtuel comme un blog, l’individu se met en scène de manière avantageuse
ou calculée, il a la possibilité d’exprimer l’idée qu’il se fait de lui et de
renvoyer une image conforme à cette idée sans tenir compte de la réalité qui
spolie souvent cette image parce qu’elle n’est pas viable ou n’a pas de place
pour exister. Cette mise en scène du moi intime que l’on appelle souvent
l’extimité traduit ce décalage inquiétant entre ce qu’accorde effectivement la
réalité de la vie à ce moi et le désir qu’à chacun d’éclairer favorablement ce
dernier. La culture, la connaissance, la pensée deviennent alors des attributs
que l’on met au service de cette extimité, elles ne reflètent pas ce que l’on
est vraiment ou ce que l’on pense. La
sincérité est accessoire, elle se plie aux modes, seul compte l’usage que permet
d’en faire la technologie pour communiquer à cette sincérité des formes idéales
et différenciables. Se faisant, on détourne la fonction culturelle de l’art et
de la connaissance dont le sens devient accessoire.
Que
proposeriez-vous pour permettre à chacun de vivre autrement la culture
?
Comme j’y ai
fais allusion, le maître mot est aventure. La vie est d’abord une aventure où
rien n’est acquis, tout évolue. On peut se contenter de vivre à l’intérieur de
ce que j’appelle les « caissons » de communication. Mais regarder un opéra à la
télévision et assister à sa représentation sont deux choses différentes, écouter
une musique dans sa voiture et assister à un concert n’a rien à voir, feuilleter
un livre d’art et visiter un musée ne procure pas du tout la même stimulation,
visiter de chez soi une ville grâce à un documentaire et faire l’effort physique
de parcourir le ville n’est pas comparable. Je pourrais multiplier les exemples,
mais je pense que tout le monde comprendra qu’il faut distinguer l’outil dans ce
qui fixe et explique l’objet culturel ou cognitif de sa représentation qui passe
certes par l’utilisation de cet outil, mais aussi et surtout par l’expérience de
la réalité, par le contact avec l’objet, par l’observation. Beaucoup de gens
confondent les deux et ne comprennent même plus la nécessité d’un lien avec le
réel. Il faut donc cultiver l’esprit d’aventure et de découverte.
Avez-vous
le sentiment d’avoir atteint aujourd’hui une parfaite maîtrise de votre art
?
Non,
j’ai beaucoup progressé mais je n’ai pas encore atteint de palier ; je pense
que j’atteindrai mes pleines capacités
dans deux ou trois ans. J’ai encore une marge de progression importante, je le
sens.
Que nous
réservez-vous pour l’année prochaine ?
Je
ne saurai le dire avec précision, mais j’ai envie de travailler sur une ou deux
symphonies, des concertos, commencer peut être un autre opéra, et aussi
travailler sur au moins un album de musique électronique. Nous verrons bien si
j’ai le temps de faire tout ce dont j’ai envie… Je compose très vite mais le
travail de production et d’édition me prend beaucoup trop de temps et j’espère
pouvoir me décharger en partie de certaines de ses tâches à l’avenir pour créer
bien plus d’œuvres que je ne le peux actuellement. Lorsque mon emploi du temps
me permet de pouvoir consacrer un à deux jours à la création, je le fais sans
hésiter, et j’ai donc appris à composer suivant les possibilités du calendrier ;
c'est-à-dire rapidement et efficacement lorsque l’occasion se présente.
Vous
voulez dire que l’inspiration vient tout de suite lorsque l’opportunité de
composer se présente ?
Je
ne me suis jamais posé le problème de l’inspiration, la musique naît dans mon
esprit dès que je le souhaite, je retouche de moins en moins ou pas du tout ce
que je fais. Pour l’album Eventure,
la plupart des morceaux ont été composés chacun en une journée. Le plus
important dans un processus de création est de savoir où l’on veut aller, ce que
l’on souhaite exprimer ou atteindre. Lorsque le désir de créer est suffisamment
nourri, la création devient un processus spontanée, immédiat, qui fonctionne
naturellement.