Une réflexion sur notre conception de la mémoire qui a largement nourri le travail
de composition de ma première symphonie.
I.
Introduction
Nous ne choisissons ni notre histoire, ni nos origines, et même si la connaissance
de ces dernières peut paraître légitime, elles constituent souvent le vecteur privilégié
de l’intolérance que nous subissons ou faisons subir aux autres au nom de l’atavisme
culturel et historique qu’elle soutient. Cette connaissance nous fait également prendre
conscience de ce qu’est la nature humaine, sa grandeur, sa démesure, comme ses archaïsmes
et ses incohérences. Elle tourmente ceux qui comprennent que ce qui fascine l’homme
depuis des millénaires c’est la manière dont il exerce son pouvoir de construction et
de destruction (notion foncièrement relative) ; ceux qui remarquent que l’espèce
humaine n’a de cesse d’oppresser tout ce qui vit sur cette planète pour en dominer
jusqu’à l’existence même, et qu’elle a chosifiée la planète Terre pour s’en disputer
âprement les territoires et les ressources avec une violence et des moyens diaboliques.
Ce n’est pas un hasard si la mémoire, en naissant avec l’écriture, s’est d’abord appuyée
sur des croyances, des rites religieux ou divinatoires à une époque où les sciences
étaient encore rudimentaires et l’histoire une discipline balbutiante. Ce n’est pas un
hasard si le pouvoir d’assujettissement que l’homme exerce sur lui-même a subi une
évolution inflationniste tout au long des siècles, coïncidant avec le développement
de l’écriture, de l’alphabet, de la calligraphie, de l’imprimerie, et aujourd’hui des
supports numériques. La fonctionnalité de la mémoire a cru avec son pouvoir de propagation
et elle a permis de consacrer les symboles de la culture (qui furent d’abord considérés
comme sacrés au début jusqu’à devenir purement informatifs aujourd’hui) tout en
consolidant le caractère affectif et social qui résultait de sa perpétuation. La
possibilité de la mémoire a ainsi permis d’établir, à ses débuts, des systèmes religieux,
des systèmes de croyance, développant des mythes sur le vrai et le bien et imposant des
structures axiologiques au nom desquelles les hommes ont élevés des temples, des
cathédrales, des églises, des mosquées, des synagogues, etc, traduisant toute la
confiance qu’ils plaçaient dans le pouvoir éternel d’entités pourtant indémontrables.
Les hommes ont ainsi dès le début développé une attitude de soumission envers la
mémoire. Cela fait plusieurs millénaires que les religions, reliquats archaïques fondateurs
d’une mémoire sociale et régulatrice des moeurs, entretiennent des croyances, sont
le motif principal de l’intolérance de masse et demeurent, encore aujourd’hui, à l’origine
de nombreuses guerres. La mémoire est trompeuse, sélective et subjective, fidèle servante
de la croyance, elle dissémine les mobiles de l’intolérance et donnent aux hommes autant
de raison de haïr l’autre en voulant trop s’aimer soi-même. Car le motif principal de la
haine que nous portons à l’autre tient au désir inassouvi de nous distinguer de lui. Nous
haïssons celui que l’on ne peut admettre comme notre égal et nous le haïssons d’autant plus
que nous sommes incapables de montrer qu’il ne l’est pas. Nietzsche dit avec lucidité qu’
« on ne hait pas un homme tant qu’on l’estime inférieur, mais seulement quand on le juge
égal ou supérieur » (Par-delà le bien et le mal, 1886).
Remarque qui préfigure l’acharnement vain mais dévastateur que mettront les idéologies du
début du XXe siècle à scientifiquement prouver l’inégalité biologique des hommes et la supériorité
de certaines races et nations sur d’autres. La mémoire, en puisant dans l’histoire, peut ainsi
servir la cause de tous ceux qui l’utilisent pour faire l’inventaire des origines de leur propre
distinction (faisant d’eux des élus) et appuyer les desseins impérialistes et génocidaires de
ceux qui jouissent du pouvoir.
II. Mémoire et histoire
Si nous substituions l’histoire – en tant qu’accumulation de faits ne contenant aucun
jugement de valeur – à la mémoire peut-être pourrions-nous éviter de développer des
représentations erronées et partisanes. Hélas, comme Karl Popper le faisait observer,
ce que nous appelons l’histoire de l’humanité n’est en réalité que l’histoire du
pouvoir politique (auquel il faut ajouter le pouvoir religieux) qui seul semble
concerner l’homme en ce qu’il le craint ou le vénère selon la manière par laquelle
il s’impose à sa propre volonté. Selon lui, l’histoire n’a pas de sens, pas plus
que les faits en soi, car en réalité « la somme de l’expérience humaine au cours
des siècles est faite de la vie, des joies et des souffrances des inconnus et des
oubliés » (La société ouverte et ses ennemis, tome II, 1966). Ce sont nos décisions
et nos choix qui donnent un sens aux faits et au passé, mais ce sens nourrit à son
tour la mémoire par l’éclairage sélectif qu’il apporte. Aussi, ne peut-on séparer
la mémoire (et le devoir de mémoire) du sens que nous accordons au passé. Les faits
peuvent être objectivement recherchés et recueillis mais la façon dont nous établissons
leur contenu et le sens que nous leur accordons sont inévitablement subjectifs.
L’assimilation de l’histoire, et idéalement de l’infinité des faits qui la constituent,
est strictement impossible et la collection imparfaite des événements saillants qui
la constitue fournit à la mémoire son substrat. Inévitablement, les hommes s’intéressent
à leurs propres origines avec plus de passion qu’à l’histoire des autres hommes, et
puisque les historiens sont aussi les comptables de tout ce qu’a entraîné de calamités
et de massacres l’exercice du pouvoir, chaque individu ne tarde guère à fixer son
attention sur les malheurs qui ont frappé ceux qui lui sont historiquement liés. En
son propre nom et pour honorer tous ceux qui ont un jour subi les ravages de la folie
meurtrière de l’homme, la mémoire constitue alors le point d’appui de revendications
caduques, de demandes de dédommagement stériles, de reconnaissances publiques diverses,
dans un marché de la victimisation où le coût du malheur passé sur le présent se marchande
légalement et politiquement. La mémoire du malheur est devenu un produit dont on peut
négocier le prix pour indemniser a posteriori des soi-disant victimes qui n’ont qu’une
filiation temporelle (et non factuelle) avec les véritables victimes. Dans la comptabilité
du malheur, la mémoire fournit l’alibi qui donne à la vile convoitise de la compensation
le brillant de la justification morale. Nietzsche voyait dans la notion marchande de
compensation « une invitation et un droit à la cruauté » par la « contre-jouissance »
qu’elle procure et son pouvoir à faire souffrir celui ou ceux que l’on tient pour responsable(s)
de notre propre souffrance (La généalogie de la morale, deuxième dissertation, 1887).
Cette justification morale compensatoire désarme tout sens critique pour entretenir l’illusion
que l’homme présent est responsable de l’homme passé ; alors que c’est rigoureusement
l’inverse. L’homme n’absout pas ses semblables, seul Dieu le pourrait, mais puisqu’il n’est
pas là pour le faire, on soulage nos consciences dans un commerce rédempteur et hypocrite.
Comme le note Pascal Bruckner, grâce à cette instrumentalisation de la mémoire « chacun de
nous acquiert en naissant un portefeuille de griefs qu’il devra faire fructifier » (La tyrannie
de la pénitence, 2006). Outre cet usage utilitariste et mercantile de la mémoire, il y a
d’autres moyens de la faire vivre. Si l’on assimile souvent la mémoire à un devoir c’est
parce qu’elle doit d’abord nous permettre de ne pas reproduire aveuglément les errements du
passé par la connaissance historique qu’elle entretient. Notons qu’il existe une forme de
mémoire primordiale, dite sacrée, rétive à l’analyse critique, qui perpétue notamment les
croyances religieuses ainsi qu’une manière inadaptée et anachronique de penser notre relation
au monde qui nous entoure. Il faudra bien un jour s’en départir pour permettre à la morale
humaine d’évoluer. Cette dernière ne doit plus s’appuyer sur la notion d’éternité mais sur
la notion d’universalité. Puisque la mémoire est, quoi que l’on fasse, la représentation
sélective et subjective de certains faits, nous devons transcender ses particularités dans
la réflexion philosophique comme dans la représentation artistique afin d’en dégager des
éléments universels de réflexion sur notre propre nature humaine. Car la contingence du temps
et donc de l’histoire n’a qu’un rapport indirect avec l’art, elle n’en est que le déclencheur.
Même un artiste qui souhaite rattacher cette contingence à son œuvre ne le peut qu’incomplètement ;
le Guernica de Picasso dépasse la description que suggère son titre, il propose une image de
la guerre qui, en montrant les formes et les couleurs de l’horreur, nous amène à réfléchir sur
la nature de l’homme par des moyens non historiques, moins contingents, touchant aux racines
mêmes de notre perception de l’humain. Je prendrais également à témoin Mikhaïl Boulgakov, grand
écrivain russe, qui, après avoir décrit en termes humains la prise de Kiev, alors monarchiste
(et sous la protection d’une « garde blanche »), par les bolcheviks (les « rouges ») en 1918,
suite à une trahison de l'hetman et de l'Allemagne, conclut son roman (La Garde blanche, 1923-1924)
par cette phrase : « Tout passera. Les souffrances, les tourments, le sang, la faim et la peste.
Le glaive disparaîtra, et seules les étoiles demeureront, quand il n’y aura plus trace sur la
terre de nos corps et de nos efforts. Il n’est personne au monde qui ne sache cela. Alors, pourquoi
ne voulons-nous pas tourner nos regards vers elle ? ». La mémoire ne devrait pas servir la cause
lancinante des vengeances et des rancunes, mais plutôt constituer un point d’appui mélioratif pour
comprendre les liens fondamentaux qui relient la vie au passé.
Ni les hommes, ni les nations n’ont le monopole de la faute, de la provocation ou de la transgression,
pas plus qu’ils n’ont celui du bien, du respect ou de la morale. La valeur des comportements politiques
et moraux des hommes est à dissocier des qualités qui émanent de leurs œuvres et qui seules
sont susceptibles de legs (intemporel) à l’humanité. Le même amalgame se forme lorsqu’un individu,
identifié d’après ses origines, exprime une opinion qui n’est pas conforme aux canons régulant
notre morale ou culture. Nicolas Malebranche notait dans De la Recherche de la vérité (1674) que
le préjugé qui consiste à juger les individus selon leurs origines nous empêche d’imaginer y
reconnaître quelques différences ou nuances parmi eux, parce qu’un tel préjugé nous amène à penser
qu’à cause d’elles ils ne sont pas différents les uns des autres (Livre III, 2e partie, chapitres
X et XI). Ainsi « l’homme jugera tous les individus d’un pays sur la preuve remarquable qu’il a vu
un ou plusieurs d’entre eux ayant certaines qualités de l’esprit et parce que, n’ayant d’autres
informations d’aucunes autres sources sur leurs différences, il les suppose tous semblables. »
C’est donc par défaut de connaissance et de curiosité que nous cultivons de tels préjugés et l’attitude
qui consiste à rendre responsable un groupe d’individus des actes d’un seul sous le prétexte de
leur origine commune est une conséquence de ce préjugé.
Dépasser la perception abstraite et comptable de l’histoire pour retrouver cette somme de vie, de
joies et de souffrances, dont parle Karl Popper, enserrées dans une logique de pouvoir demeure encore
aujourd’hui un véritable défi. La littérature et le cinéma s’y emploient et atteignent nos consciences.
Et au fond, c’est notre relation à la mémoire qu’il faudrait changer pour lire l’histoire non plus
comme l’avocat de nos griefs et de nos particularismes mais comme une collection de faits symptomatiques
de notre nature qui nécessitent l’union de tous pour en tirer les conséquences et les leçons qui s’imposent.
III. Mémoire et génétique
Il est déjà possible de démontrer que nous sommes tous fondamentalement parents, y compris d’ailleurs
avec les autres animaux et même les végétaux. Que nous portons tous en nous la preuve ce cette parenté
et que l’écart de parenté entre les différents êtres vivants de cette planète se mesure en pourcentage.
Lorsque les hommes auront assimilé ce fait, le regard qu’ils porteront sur la vie elle-même changera
et l’on peut espérer que le respect ne sera plus une valeur accordée à ceux qui nous ressemblent uniquement.
Le nouvel outil de connaissance que la génétique développe permet aux hommes de connaître leurs origines
en décelant dans l’ADN mitochondrial féminin ou le chromosome Y la phylogénie des noms ou des
caractéristiques propres à un individu. C’est une des conséquences de la généralisation des libertés
individuelles dans le monde ; chacun souhaite connaître la nature des informations que son ADN contient
pour, encore une fois, avoir le sentiment de posséder une clef permettant d’ouvrir de nouvelles boîtes
de Pandore sur la mémoire. On estime notamment que l’humanité actuelle est issue d’une seule femme ayant
vécu en Afrique il y a cent cinquante mille ans et que les européens sont le produit de sept femmes
qui vivaient en Europe il y a quinze mille à trente mille ans. L’ADN qui conserve dans sa structure
l’histoire migratoire des hommes est ainsi devenu le messager de nos origines, fondant ainsi ce qu’il
convient d’appeler la génographie. La tentation des hommes d’utiliser l’information génétique pour étudier
les prédispositions générales des différents phylums ne pourra être contenue et elle leur permettra de
nourrir de préjugés « probables » les corrélations statistiques qui émergeront de la connaissance du
patrimoine génétique de chacun. L’inné prenant définitivement le dessus sur l’acquis ; le préjugé de
probabilité emprisonnera dès la naissance la notion de possibilité entre ses nombres et ne pourra que
porter atteinte à l’idée, elle-même étroitement attachée à celle de possibilité, de liberté. Alors que
nous ne comprenons pas encore les mécanismes intimes qui sont à l’origine de l’expression partielle et
sélective du patrimoine génétique, c’est empiriquement, par des études statistiques, que l’on préjugera
de cette expression en reliant l’effet (la morphologie, la couleur de peau, la taille, l’intelligence,
la maladie, et tout ce qui est susceptible de mesures) à la cause. En assimilant ainsi le matériau qui
est à l’origine de l’effet à la cause elle-même, on ne pourra éviter des erreurs et la coexistence au
sein de corrélations véritables d’autres corrélations apparentes (qui n’auront aucune relation avec la
génétique ou qui seront dominées par d’autres facteurs). La codification du possible par l’identification
corrélative de ses supports via l’ADN ne pourra concernée que le phénotype et certaines maladies ou
propensions à des maladies mais elle demeurera utopique à chaque fois que l’on tentera de la relier à
des capacités intellectuelles ou cognitives. Il est hélas à craindre qu’elle renforcera malgré tout la
préséance des préjugés que nous avons sur nous-même et les autres et que les hommes appliqueront une
méthodologie simplificatrice fondamentalement biaisée pour nourrir ces préjugés et appliquer de nouveaux
comportements ségrégatifs et ostentatoires ; les individus disposant ainsi d’un autre outil pour se
rapprocher ou de séparer par la connaissance de leurs phylums et former des holons génétiques (le génétisme
succédant au nationalisme). Souvent la science propose ses outils de mesure sans pouvoir influer sur la
manière dont ces outils sont utilisés pour fonder une connaissance ; cette manière dépend de l’homme
lui-même qui est souvent prompt à instrumentaliser la connaissance (alors acquise sans objectivité) pour
en tirer un profit personnel ou dans le seul but de servir une propagande, une croyance ou une idéologie.
Le pouvoir de persuasion engendré par une telle chosification du savoir étant d’autant plus grand qu’il
repose a priori sur la science elle-même, bien que détournée et mésusée. Offrir à la disposition de tous
de tels outils de mesure sans préalablement expliquer les limites et le bon usage des connaissances qu’ils
permettent d’atteindre ne peut que développer de nouvelles croyances et préjugés quant à la nature et aux
capacités de chaque être humain.
Fondamentalement, toute tentative de génétisme se verra relativisée par le temporellement antérieur
qui permettra d’établir des filiations communes, celles-ci convergeant idéalement vers un seul et unique
ancêtre commun à l’humanité entière. Il faut cependant remarquer que la connaissance de l’histoire
n’a pas permis de résorber la tendance des hommes à se différencier sur des bases pourtant reliées au
temps ; ces derniers fondant leur identité (familiale, nationale, religieuse, politique, etc) sur
la connaissance du présent projetée seulement en partie vers le passé. L’émergence de ce que l’on appelle
des évènements historiques étant souvent le point de départ et donc la limite originelle à partir de
laquelle se définit l’appartenance à une communauté d’individus. De la même manière, puisque la notion
d’européanité trouve ses origines dans sept phylums primordiaux, tout européen actuel peut faire de
l’émergence de ces phylums l’avènement fondateur de son caractère européen sans pour autant en chercher
un autre dans le temps. Si la connaissance projetée dans le temps nous apprend à relativiser l’importance
des éléments retenus pour définir notre identité, sa nature identitaire dépend fondamentalement de notre
choix et bien que celui-ci soit arbitraire et relatif, c’est par ce choix même que se perpétue les
préjugés et les croyances qui réunissent des communautés. En ajoutant aux coordonnées historiques du
temps des coordonnées génétiques, nous pourrions en réalité renforcer la valeur qu’ont les préjugés dans
nos sociétés en en multipliant la fréquence. Car nous disposerons d’une cartographie temporelle qui
pourra aussi être projetée vers le futur (espérance de vie, risques de contracter des maladies, transmission
des caractères, etc) et ajouter d’autres arguments de distinction. L’homme devra néanmoins assumer ses
singularités individuelles et sociales, accepter celles qui ne dépendent pas de sa seule volonté (son
patrimoine génétique et ses origines sociales), tout en reconnaissant à la mémoire le pouvoir de les
subsumer pour aspirer à une représentation plus universaliste de la vie.
Mars 2007
Thierry Cassagneau
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